6/17/2019

SILEX notes, pensées, aphorismes












SILEX




Pensées, notes et aphorismes



2010 – 2019












Des mots comme des pierres à feu,
veiller sur une possible étincelle.














1

La plume comme un scalpel,
écrire pour découper le monde.



2

C’est toujours ainsi
qu’il nous faudrait ouvrir un livre :
dans l’instant d’une défaillance,
au seuil d’un basculement.



3

Il nous faut vivre, contempler,
vivre pour contempler,
contempler pour vivre,
saigner beaucoup pour écrire si peu.
4

Tâches ingrates dans le travail d’écriture :
rassembler, trier, laver, étendre.


5

Trop de linge sale : l'esprit déborde.



6

Ce grand siècle regorge de petits.
7

J’ai relié patiemment tous les points de mon horizon, j’ai attendu, comme dans ces jeux pour enfants, que se dessine la figure mystérieuse, mais rien n’est venu.




8

Va où ton âme est la plus haute.




9

Rien ne tient debout tout seul,
rien ne marche tout seul,
rien n’est tout seul
vraiment.
10

C’est la tragique destinée des hommes forts
que de s’écrouler avec fracas dans l’affreux silence qui soudain les entoure.


11

Certains consacrent toute leur énergie à briller, mais malgré tous leurs efforts ils n’éclairent personne.




12

Faire le tour de la question
et en perdre le centre.
13

Ils nous installent le câble
et dans le même temps
ils nous retirent nos antennes.



14

Depuis qu'un modem nous relie,
un monde de réseaux nous sépare.



15

Mort partielle sur mon portable :
je ne peux plus émettre, seulement recevoir.


16

Pour tuer le temps on peut toujours maltraiter le verbe.


17

La télévision n'est que la plus laide
et la plus riche vitrine de nos servitudes.



18

Ceux qui excellent à définir et à asseoir
les formes actuelles de l'art
sont les mêmes qui s'emploient activement
à escamoter toutes les autres formes
pour prouver combien ils ont raison.



19

Plus on dévoile la chair plus on cache l'esprit,
si cette affirmation paraît hasardeuse l’intégrisme religieux nous démontre que son contraire est dramatiquement faux.



20

Ceux qui se vivent puissants en ce monde ont réussi à mes yeux à capitaliser en eux toutes les faiblesses humaines.





21

L'enfant, ce double merveilleux qui s'oppose.
22

Si de nouveau se dressaient des bûchers en place publique on ferait payer chaque spectateur et on obligerait les suppliciés à régler leur part de bois, de paille et de combustible.


23

Lever la tête par une belle nuit étoilée
et penser à Giordano Bruno,
ce moine qui déjà en savait trop.



24

Le marbre de tes mains sur mes jambes
de pierre, nous sommes les nouveaux gisants dans une tour de soixante étages et plus.
25

Sonate 1 de Saint-Saëns

Comme tombée de la nacelle du ciel,
une résurrection.



26

Rien n’est tout à fait immobile,
rien n’est tout à fait mort,
le sommeil du volcan fait rire le fou
car lui seul sait.



27

Tout cela tenait à un fil vous l’aviez bien compris puisque vous l’avez regardé avec attention sous toutes les coutures.
28

Une envie parfois,
folle et sacrilège,
d’ovationner le silence.




29

Au grand-marché du verbe,
nous devons peser tous nos mots.





30

Un fauteuil pour tout navire,
des pantoufles pour toutes valises,
me voilà prêt pour un voyage organisé
au purgatoire télévisuel.



31

Aujourd’hui vu sur la vitre arrière d’un véhicule Crois en Dieu et tu seras sauvé
pas de tout visiblement…



32

Vieillir c’est apprendre à serrer les dents
quand il vous en reste
et à resserrer les rangs avec ceux qui restent.





33

Quand la norme est au brouhaha,
c’est en toute logique le plus bruyant
qui l’emporte.





34

Nous avons construit des villes où s’agitent en tous sens des encore vivants, où pullulent des routes où se croisent des ferrailles anonymes, brillantes et rapides, où se multiplient des ponts qui ne franchissent plus aucun fleuve, où des cimetières périphériques attendent nos déjà morts.





35

La lumière n’est jamais aussi belle
que pour ceux qui sortent d’une grande nuit.







36

A la fin du jour il y a parfois cette heureuse fatigue celle-là même que nous souhaiterions connaître à la fin de tous nos jours.



37

Pour certains écrire le mot lumière
c’est tomber en religion,
comme s’il suffisait d’écrire ténèbres
pour basculer chez les démons. 



38

Où puiser dehors
cette lumière qui nous manque
tant en dedans.


39

Lumières ! Lumières !
Mais pourquoi sont-ils donc aussi nombreux ceux qui crient ainsi leur joie
alors qu’on ne leur offre
que de si pauvres artifices ?


40

Vous avez fait de vos villes, la nuit,
des guirlandes de fêtes;
de loin on les croirait presque heureuses.






41

La nuit rien ne me bouleverse plus
que les reflets des lumières sur le fleuve,
je n’ai jamais pu m’expliquer cela
c’est un mélange de terreur et de jouissance
qui doit remonter de l’abîme d’un autre siècle.



42

Écrire c’est gratter l’intérieur d’une fosse
dans l’espoir de retrouver un crâne qui parle


43

Il faut avant tout apprendre
à se satisfaire de très peu :
vivre avec soi-même.



44

Les ténèbres s’avancent et nous ne voyons rien venir, c’est que peut-être nous avons trop de lumières dans les yeux et pas assez dans le cœur.





45

Quand l’esprit décline,
le corps s’incline.


47

La véritable force n’est pas démonstrative
ni spectaculaire, cette force ne se hâte pas,
elle se mesure sur la durée.



48

Seule l’usure, la patiente usure
peut vaincre la maille la plus solide
d’un seul coup.



49

Les créatures qui durent ne sont pas toujours les plus intelligentes ni les mieux préparées,
le temps ne s’encombre pas d’esprit.



50

Il y a une formidable angoisse devant l’écriture qui fait que l’on écrit encore.




51

La chose qui m’inquiète le plus
c’est mon inquiétude qui va grandissante.



52

On pourrait supposer que là où il y a des fenêtres il y aurait aussi des portes, c’est mal connaître la nature humaine.


53

Pour quelle raison les personnes qui vénèrent le silence s’entourent-elles si souvent de bavards ?




54

Quand enfant je fermais tous les volets
de la maison je m’imaginais fermer les yeux
d’une grande morte.



55

N’en doutez plus,
douter est nécessaire.



56

C’est quand on n’a plus rien à se mettre sous la dent que l’on prend conscience de sa bouche.




57

La certitude est peut-être une autoroute,
mais il ne faut pas rater la sortie.




58

En toute confidence pour devenir asocial
je n’ai pas attendu les réseaux sociaux.


59

Un éden de perdu,
dix enfers retrouvés.






60

Il y a une jouissance certaine à imaginer
une jouissance à venir, c’est d’ailleurs là
toute la seule vraie jouissance.




61

Je ne m’imagine pas vivre sans imagination
c’est vous dire à quel point j’en suis misérablement privé.


62

Je l’ai vu venir de très loin, de si loin
que je ne parviens plus à me souvenir
d’où il venait il est vrai que moi-même
j’étais sur le retour.


63

Il avait certes une volonté de fer
mais il avait oublié de la traiter contre la rouille.




64

Pour trouver le juste milieu, il faudrait encore pouvoir définir ce que pourrait être un milieu
et avoir la connaissance de ce qui est juste.


65

Quand un pas est de trop il ne faut condamner ni le pied, ni la jambe, ni l’ensemble du corps
qui l’a exécuté ni même la tête qui l’a pensé, mais considérer tout le siècle qui a rendu ce pas possible.


66

Leçon des statues des squares :
elles blêmissent dans la nuit, se font ombres le jour, personne ou presque ne les voit, nul ne peut les décrire, mais tous remarquent un jour leur disparition.


67

Nous sommes une race
mortellement incompréhensible.


68

Indignation :

Mais même les enfers ont des portes !




69

Qui donc lance aujourd’hui les dés
avec le secret espoir de perdre la partie ?



70

Une époque qui ne peut tolérer que l’on puisse lire ou relire Baudelaire est une époque bénie pour ceux qui veulent détruire la poésie ou au mieux la ravaler au niveau du divertissement.


71

Un abîme de réflexion

C’est tout ce que nous pouvons dire sur l’heure, il n’existe rien d’autre, rien d’autre n’est visible que cet œil béant qui ouvre sur une autre nuit plus noire que la nôtre.
72

Il collectionnait avec passion les pierres précieuses, aujourd'hui il doit être aux anges
il est bien placé dans une rangée de précieux marbres.



73

La paresse est nécessaire à l’émergence des grandes idées comme le travail est nécessaire à leur visibilité.



74

L’heure de la montagne est sacrée.
Il nous reste à espérer d’être assez valide
pour répondre à son appel.


75

La lenteur est plus que jamais nécessaire
la ballade de Lénore était visionnaire :
aujourd'hui même les morts vont vite.




76

Sur la grande scène, que l'on arrive côté cour
ou côté jardin, on est toujours acteur.




77

Le monde tourne autour de deux axes :
le sexe et l'argent, c'est pourquoi il tangue.


78

Pouvons-nous oublier un instant qui nous sommes pour nous souvenir de ce que nous fûmes ?




79

Le génie sadique de l’homme
a su admirablement ajouter aux misères du corps les tourments de l’âme.



80

Parfois nous faisons revenir nos morts, nous écoutons leurs reproches, nous entendons leurs douleurs puis nous les renvoyons à leur nuit, ils sont nos remords. 



81

L’être humain ne peut-être angélique
sinon il aurait échoué à inventer les dieux.




82

Les pauvres ne renient jamais le fait qu'ils sont nés pauvres, les riches eux, semblent souvent vouloir effacer l'héritage traumatique de leur naissance.



83

Un idéal :

se lever chaque matin révolté,
se coucher chaque soir émerveillé.




84

Pas une seule nuit
où je ne pense au jour.



85

Vous me parlez de murs où saigne la liberté, mais combien d’océans et de mers dérobent en leurs tréfonds, les preuves d’un massacre quotidien, invisible et donc impuni.




86

Maquiller la vérité c'est faire en sorte
qu'elle soit plus présentable.



87

Pour continuer la tête droite,
s'éloigner des cous tordus.



88

On se fait tout un monde de l'immonde
il suffit de commencer à y plonger la main,
on sent tout de suite que notre nature humaine peut y prendre ses aises.



89

Aujourd'hui on ne peut plus pêcher dans la discrétion, tout est en ligne.




90

la fulgurance reste l’apanage de la foudre.





91

Tout est affaire de pas disait-il, un jour tout s’arrête et on comprend que marcher n’était pas si naturel.





92

Une fois encore le verbe nous avait accordé la grâce de sa fougue, de nos langues naissaient des forêts.





93

Ma fatigue était si grande que nous aurions pu y tenir à plusieurs debout.




94

Je n’irai pas vers vous par quatre chemins,
mais par une multitude de sentiers.



95

Compagnes fidèles des maigres buissons,
des allées rectilignes, lavées, rincées,
par les pluies, les vents, le soleil,
encerclées par des chorégraphies de feuilles mortes, repliées dans le secret de leurs silences de bronze, les statues du Parc.





96

Ce qui nous manque n'est pas le temps,
c'est une certaine intelligence
pour lui trouver du sens.







97

Tout ce qui est sale, triste et haineux en nous
devrait être reconverti, de par notre seule volonté, en une énergie propre capable d'animer notre vie et toutes celles qui nous entourent,
on pourrait nommer cela l'écologie de l'esprit.





98

A vous écouter personne ne vous entend,  mais vous-même, à qui vous adressez-vous en ces cercles étroits où nul n’est invité à vous contredire ?







99

Aimons nos morts pour les silences qu'ils nous donnent et les vivants pour leurs bruits qui nous réveillent.





100

Pourquoi nous faire maudits
alors que nous sommes déjà poètes.



101

Tant de sève et si peu d'écorce !
Nous ne deviendrons jamais des arbres.










Hommages




02

Aux défunts

Il hocha la tête et le plus sérieusement du monde sur le ton de la confidence déclara que celui qui venait de disparaître était véritablement quelqu'un, oraison immédiatement reprise avec conviction par les proches avec le même hochement de tête, éloge imprononçable du temps où ce cher disparu était encore des leurs.

103

A Sophie Scholl


Ce verbe qui sauve de tout quand le cœur est tourné vers ce qui sera toujours au-dessus des lois si lamentables des hommes.
En ces lointains j’entends encore ce chant né de si douces lèvres où nous pouvons encore goûter aux fruits d’une révolte jamais lassée
104

Aux hommes de plein vent

J’ai connu ces hommes de plein vent
droits dans leurs sabots, robustes comme des taureaux, hommes durs au travail, le cœur fermé aux confidences, mains rugueuses, bouches sans plaintes, j’ai connu ces hommes la nuit les as tous volés à la lumière et nous sommes restés orphelins.


105

Portrait d’un poète.

à  R.C

Cette tête travaillée par l’âge et par la pensée, aux rides expressives, lèvres entrouvertes sur le mot qui me manque à l’instant, le mot qui ne vient décidément pas et qui est en lui, mot qu’il me soufflera peut-être par-delà l’éternité qui le possède tout entier.
106

à L. Buñuel

Cette tête qui s'incline, ce cri qui se fige
sur des lèvres de pierre, ce chien mort gelé
et cette ombre qui s'étend soudain sur toute la surface de la terre, toutes ces visions me hantent
comme me hante l'image de cet œil qui regarde s'avancer sans ciller la lame du rasoir.


107

A Oksana Shachko

L’or de ces icônes était aussi pur que son cœur d’éternelle révoltée qui généreusement battait pour toutes les opprimées.




108

A l’origine

Courbet n’a pas voulu peindre l’origine du monde encore moins celle de la vie, Courbet peignait le plus humblement possible le monde et la vie.

109

Au femmes


C’est grâce à elles que nous sommes tous ici, c’est certainement pour cela et uniquement pour cela que l’homme a toujours voulu les dominer, les humilier, les réduire. 

                       

____________¨

110

Ce qui nous trouble
peut nous rendre transparent.




111

Chaque arbre en nos villes est très souvent bordé par ce même rectangle de cailloux et d'herbes rares qui veille sur nos morts.






112

Aller à la vision,
comme d'autres vont chercher
la fraicheur des feuillages
pour se soustraire à la brulure du soleil.



113

N’ajoutons pas de faux procès à ce monde
où tous veulent se faire juges
pour que l’on oublie leur profonde nature.






114

Difficile métier que celui où il nous faut tailler dans le bloc informe de la parole pour ne retenir que quelques mots.




115

Il est de certains êtres comme de certaines plantes, ils s’enroulent autour de leur hôte, et l’abandonnent carcasse desséchée au grand soleil.






116

Je vous ai connus plus raides en vos sermons
plus rigides, plus cassants et plus froids,
je vous ai connu bourreaux, je vous découvre victimes.



117

Il faut descendre tout au fond
pour apercevoir l’envers de la surface.




118

Nous ne baisserons pas la tête,
l’ayant levée plus tôt que la plupart des hommes.


119

C'est un quartier où même les morts
sont partis en voyage.



120

Quand nous pouvons surprendre des éclats de joie, nous devrions en faire des réserves secrètes.



121

C’est un esprit qui a su traverser le siècle
et n’a rien voulu céder à la violence de ses tourments.
122

Tous ont salué avec la tête
vu que le cœur n'y était pas.


123

Chaque jour je me réveille curieux de savoir comment une fois encore je vais échapper au désastre.



124

Les Amérindiens ne comprenaient pas
que les hommes blancs pouvaient vivre
dans des maisons avec des angles,
ils sentaient bien là que quelque chose
déjà ne tournait pas rond.
125

Pour domestiquer la lumière,
nous avons inventé les fenêtres
et pour ceux qui voulaient vivre aveuglés
nous avons multiplié écrans et vitrines.


126

Nous avons froissé sans le vouloir
de nombreux êtres qui n'avaient pas de plis.


127

Ils s’étaient apparemment tout dit, mais tout restait encore obstinément dans l'ombre.




128

Je crois en l'intelligence de l'humain,
mais je crois par-dessus tout
en son indéfectible cruauté.



129

On voudrait tout dire en un seul poème,
cette belle impossibilité nous fait poète.




130

Vous avez failli me dit-il.
J’attendais la suite, elle ne vint pas,
sans doute avalée par cette brèche.


131

Nous nous épuisons à classer l'inclassable
c'est pourquoi nous sommes tous fous à relier.



132

Un œil de feu contemplant le vide
et si le poète n'était que cela ?





133

Ses mains étaient des tenailles,
sa tête une usine,
un jour il est parti en fumée.


134

Il n’existe pas de nature heureuse,
tout est lutte, transformation,
il nous faut vivre, avancer.
La discrète beauté des sources
creuse la pierre.



135

Un poète qui se trémousse d'aise sur scène
serait plus à sa place dans une volière.



136

C'est avec la joie que nous aiguisons nos esprits comme on affûte des couteaux.


137

Une grande partie de nos contemporains
souffre de mort prématurée.




138

Les dieux ne sont pas morts, nous avons simplement oublié les lieux où ils se sont endormis.




139

Il y a la bêtise prévisible, de celle-ci on peut s'en accommoder et puis il y a la bêtise imprévisible,
qui échappe à tout contrôle et là tout devient difficile, voire épouvantable.
140

Certains veulent étrangler le présent,
mais leurs mains viennent du passé
et tremblent devant le futur.



141

L'ironie c'est tout ce qui reste à notre intelligence quand elle se brûle au désespoir, tentons de rester dignes jusqu'au bout en évitant de geindre comme des vieillards.



142

Le drame humain est un paysage sans beauté
où un acteur perdu ânonne son texte pour un public d’ombres sans têtes.
143

Il est sorti de sa patrie comme on ouvre une porte pour prendre l’air, il n’aurait jamais pensé qu’elle s’ouvrirait sur l’abîme d’une mer.



144

En nos accélérateurs de pensées,
nous voyageons à la vitesse de nos écrans
et nos yeux brillent et clignotent dans les nuits brèves de nos villes.


145

Notre conscience retourne douloureusement parfois la terre de notre mémoire avec la bêche solide des remords et des regrets.


146

Se replier :
stratégie pour ne pas voir ses plis.




147

Même les bêtes ralentissent,
il n'y a décidément que les hommes
pour ne pas pressentir les grands désastres.




148

Mille visions nous font espérer
en mille livres possibles.



149

Lu sous la plume d’une éminente spécialiste :
"la poésie doit faire événement". Dans un monde où tout fait événement où celui-ci sitôt cité, commenté est remplacé par un autre tout aussi soumis aux emballements médiatiques, quelle serait la place d’une poésie qui ferait événement ?




150

Vos jambes étaient belles, elles parcouraient la terre, indifférentes aux enfers de bitume.





151

Devant cette machine-supplice qui va écrasant les frêles, favorisant les bourreaux, nos yeux s’agitent en vain dans leurs fourreaux de câbles.


152

Sur les chantiers de nos souvenirs
des bétonnières sans relâche brassent le vide.



153

C’est bien parce qu’il existe cette folle exigence de l’humain à être aimé qu’il y a ici autant de haine à l’œuvre.




154

dans les plis des rideaux tirés
l’œil de l’enfant cherchait des figures
de héros de guerre,
la pluie mitraillait les tuiles.




155

Écrire cet espace où nous allons seul, où mot après mot, ligne après ligne nous construisons l’envers de notre silence, où chaque signe est promesse d’autres signes, où chaque verbe est un monde qui contient tous les mondes.






156

Nous nous assîmes sur un rocher
afin de reprendre notre souffle,
nous découvrîmes alors la vallée
qui guerroyait avec l’armée des brumes.




157

Le promeneur en connaissait tous les détours,
ce sentier ne pouvait plus le surprendre,
jusqu’au jour où cette charge de la lumière perça silencieusement la ligne de défense des arbres.








158

Se faire voyageur pour oublier
l’heure des départs.







159

A les entendre il manquait un royaume là-haut,
pour toute réponse un éclair révéla dans une déchirure tout un paysage livide encombré de colonnes brisées.







160

J’ai tant côtoyé de ces bons vivants sourds à la souffrance des autres que je leur ai toujours préféré la compagnie des vivants ordinaires qui savent eux qu’ils sont ici sans promesse de jouissances aux dépens de leurs contemporains.


161

Il a sauté de plusieurs étages alors que sa raison avait déjà pris l’ascenseur.



162

Repasser avec soin le linge de la nuit
effacer un à un les plis nombreux
de nos angoisses puis dormir.




163

Sous la fenêtre, ce vent du Sud engrossait des robes suspendues.


164

Musique :
Des notes comme des fusées dans la nuit.



165

L’écriture est un feu
qu’il nous faut sans cesse tisonner.



166

Tenir il me fallait tenir et pour cela écrire et encore écrire, c’est sur toutes ces pages
raturées, froissées, que je couchais entre rage et exultation ces paysages écrits où se débattait mon désir furieux de vivre.
 



167

J’étais à l’abri de tous les regards avec pour seule compagnie les odeurs de la terre
et la lumière joueuse sous ce grand saule
dont le feuillage filtrait la lumière comme un vitrail de cathédrale.







168

Assis derrière la fenêtre je contemplais la brume qui dévorait les sommets des pins,
effaçait les murets qui bordaient le jardin.
Mes chers morts devenus fantômes regardaient par-dessus mon épaule.
 



169

Pour une épitaphe :
Il avait depuis longtemps trouvé chaussure à son pied c’est pourquoi il a refusé d’être enterré en grandes pompes.






170

Regarder une peinture c’est traduire avec l’œil quand la langue vient à manquer.






171

Lors de ces longues journées d’usine, emprisonné entre des murs sales et sans fenêtres, j’apprenais la douleur de vivre
et la valeur essentielle des choses
qui pouvaient désormais me sauver.



172

Les hampes vernissées des porte-plume
plongeaient dans les ventres bleutés des encriers.
Sur les pages lignées des cahiers
entre arabesques et déliés
nous apprenions la beauté physique de la langue.





173

Nos maîtres d’écriture étaient implacables,
ils n’admettaient aucun débordement,
une tache malencontreuse était à leurs yeux pêché abominable et ils n’auraient pas sanctionné plus sévèrement Ève si elle avait dévoré une cagette entière de fruits.



174

La mante religieuse croque délicatement après le coït la tête de son compagnon, elle est l’amante parfaite qui religieusement garde ainsi le meilleur souvenir de son amant.




175

Passer par l’épreuve physique
de la terre-chrysalide avant de s’échapper
âme-papillon.



176

le poème n’est jamais donné
c’est un prêt fragile
dans la tourmente de l’éternité.




177

D’un trait de plume,
ils ont occis les oiseaux.



178

C’est dans la solitude que nous pouvons entendre la clameur du monde.



179

Illusion

Nous vivons convaincus de jouir d’instants de paix alors que notre corps-monde livre continuellement bataille sur bataille.




180

L’homme assis était au côté de l’homme debout,
l’homme debout ne voyait pas l’homme assis,
et tous deux semblaient ignorer l’existence de milliers d’êtres couchés.





181

Je vous ai entendu prononcer le mot normal mais dans votre manière de l’énoncer on devinait toute l’affreuse normalité de votre monde.






182

Un génie se lève,
l’ancien monde se couche.



183

Vanité d’une parole qui se croit haute
alors qu’elle est seulement hautaine.



184

J’ai vu passer ces gens, ils portaient tous des masques et exigeaient que la vérité se dénude.





185

Il faudrait toujours écrire
là où l’on saigne,
et vivre simplement là où on aime.



186

Toute pensée est un effort visant à retrouver l’être sous la peau.



187

La nuit si un poème ne vous éclaire
c’est qu’il n’est pas un poème.





188

Ceux et celles qui nous détournent de l’acte d’écrire voudraient que nous restions uniquement lecteurs de leurs œuvres toutes remarquables.





189

Nous le sentions, nous le comprenions,
tout au fond de nous, tout était inutile, futile, vain, hormis l’écriture et dans le même instant où nous formulions ce que nous tenions comme vérité, l’acte d’écrire nous apparaissait comme la plus dérisoire des activités humaines.



190

Les lendemains qui chantent
n’ont pas tous les mêmes partitions.





191

Harcèlement

Il est hélas très difficile de se tenir à l’écart de la bêtise télévisuelle, il y a toujours une langue bien attentionnée qui vous informe sur la dernière bourde médiatique.





192

Poser un silence comme on pose sa tasse de café sur la nappe blanche sans froissures.


193

Cirque

Lent affaissement de l’immense toile bariolée gardant en chacune de ses fibres l’heureux souvenir d’un chapiteau qui abrita tant de rires.




194

Inaction

Ce grand vide nous offre
la joyeuse opportunité de nous remplir.


195

Rangez, classez,
vénérez ou dispersez nos os
mais épargnez-nous par pitié votre morale.


196

Ce puits de science avait oublié
qu’il lui fallait une corde solide
et un seau robuste.


197

Vous me dites que je suis chez moi
alors que je suis né d’un si long exil.



198

L’exilé ne traverse, ni les villes ni les frontières
ce sont elles qui le traversent.




199

Comme dans tout séisme la pensée violente
est irrémédiablement suivie de répliques.





200

J’ai retrouvé le monde :
il s’était glissé en moi lors d’une nuit
sans sentinelles.





201

Laissons les poètes extraire le minerai de la nuit, eux seuls savent où se cache leur seule industrie.



202

Nous sommes si peu à vouloir apprendre
et si nombreux à vouloir prendre.




203

On peut écrire pour convoquer les ombres,
mais souvent elles ont cette grande politesse de s’inviter.
204

Nous sommes tous tissés d’ombres et de soleils, nos linceuls de nuit se froissent sur nos chairs soumises aux délices des plus ineffables enfers.


205

Comment et pourquoi écrire quand tout l’alphabet des hommes semble se noyer dans une nuit intraduisible ?
 
206

Migrations

Même si elle en était capable la fleur ne chasserait pas l’abeille sous prétexte qu’elle viendrait d’un champ voisin.





207

Il l’avait construit touche après touche
ce tableau et chaque couleur posée
était comme un rire.






208

C’est un bleu parfois profond qui nous rêve,
un bleu qui va chercher dans la mer ses plus doux et impalpables mystères.






209

Nous tentons épisodiquement de réveiller nos morts, mais ils résistent, c’est parce qu’ils savent eux, ce qu’il en est véritablement de vivre.





210

Tout ce qui vit et jouit en nous
est une victoire du soleil.








211

L’appel des racines

Plus je vieillis me dit-elle plus je me rapproche des arbres.





212

Quand chaque jour s’ouvre sur la froideur de l’ordre, inventer des nuits où règnent encore de brûlants et heureux désordres.






213

Comment pouvons-nous être fascinés par des ombres grotesques qui parlent et ne pas voir à notre proche horizon un soleil qui sombre.



214

Si nos cœurs étaient des fleurs
ils s’ouvriraient au grand printemps des morts.




215

Chassés du paradis, il nous restait plus qu’à créer nos enfers, et nous avons diablement réussi.
216

Nous avons abandonné l’espace public aux impudiques et nous nous étonnons d’y trouver si peu d’esprit.





217

C’est une chambre
si proche des nuages
qu’elle nous réconcilie
avec le silence du ciel.






218

À la lueur de la lampe
elle coud, elle coud sans relâche,
se penche sur l’aiguille
qui tente d’échapper
en des vagues de scintillements
à l’inquiétante voracité de cette nuit.



219

Les journées durant lesquelles l’affreux doute nous travaille on les voit passer c’est bien là le seul avantage.






220

Vous avez ici charges d’âme nous disent-ils ceux-là même qui derrière notre dos chargent et déchargent leurs armes.


221

Quelle belle veillée encore sur l’établi
et quel beau secret logé en ce verbe
qui sous la lampe furtivement se livre
puis pudiquement se refuse.






222

Nous continuerons à vivre
dans cette présence des voix,
dans ces enluminures discrètes
dentelles de givre aux fenêtres.



223


Écrire sans relâche je ne connais pas
de meilleure façon d’entrer en écriture
et c’est aussi la seule manière de s’en sortir.