11/15/2014


 

 

 





S I L E X
2013-2014

 

 

 








Des poèmes comme autant de pierres à feu
veiller sur une possible étincelle...









I

Se replier :
stratégie pour ne plus voir ses plis.

 




2


Même les bêtes ralentissent,
il n'y a décidément que les hommes
pour ne pas pressentir les grands désastres.





 


3

 

Ce poème invente ses lieux,
se fait source,
torrent au rude lit de gravier,
vol d'oiseaux aux ailes embrasées.

 

 



4



Il discourait ici,
ils pérorait là-bas,
sa faim inextinguible
conquérait des royaumes,
s’inventait des cibles.


Ils gît maintenant, 
dans la morne tourbe des nécropoles,
dans ce siècle hanté
par les aèdes de l’ignorance.

Un grand souffle passe
il vient des trous de ce crâne
qui à la place du cerveau
n’a plus que le vide comme gouvernail.







5


Devant cette machine-supplice
qui va écrasant les frêles,
 favorisant les bourreaux,
nos yeux s’agitent
dans leurs fourreaux de câbles.

A l’heure des connectés,
nous nous traînons
ventres rassasiés,
ombres trépanées,
sur une terre qui ne sait plus
recueillir la rosée.






6



Sous les arbres qui résistent,
sous les arbres qui perdent une à une
leurs feuilles brûlées,
tous s’ébrouent et se lèvent
de cette longue nuit d’hiver
et ouvrent leurs coeurs
à de nouvelles Noces.

 

  


7


Qu’ils ressuscitent ces grands hommes
dont les paroles étaient des hymnes,
dont les crânes étaient des étraves,
laissons à d’autres le maléfice du doute,
qu’ils résonnent nos instruments de joie,
que leurs os deviennent nos lanternes
pour nous qui marchons encore
sur les sentiers de ce monde !

 



8


Quand le peintre disperse l’ombre,
quand sa main convoque
une parcelle du soleil
pour ordonner l’abîme.

Quand tout dans le geste
veut amoindrir les effets de la parure,
veut lisser les plissures,
réveiller sur cette peau d’albâtre
la fragrance d’un ancien parfum,
un crâne d’une blancheur irrésistible
ricane, se moque,
 prend pour cible
tous ces bronzes, ces cuivres, ces opales,
il siège,
il domine en Roi de Sardanapale,
et son lit, fleuve de pourpre,
 le précipite dans cet angle obscur de la toile
qui déjà se craquelle.







9


Esprit guérisseur,
orgueilleuse clepsydre,
os qui résiste
au flot têtu des pierres,
aux vagues noires
de l’obsédante éternité,
esprit guérisseur
crève pour nous
cette peau de l’ancien monde,
abreuve nous de ta sueur,
 de ton soc féroce
laboure cette terre
engorgée de plaintes,
 de cris et de pleurs.




10


J’ai marché jusqu’à cette ligne abrupte
où reculait le soleil,
là où les ombres
côtoient les mensonges élaborés des hommes.





11


Où allez-vous en ces villes chargées d’odeurs,
de fracas ferroviaires,
où allez-vous sombres épuisées
avec vos dos brisés,
 vos corbeilles vides, 
où allez-vous chairs drapées
dans les linges froissés du souvenir ?



 

12


Vous avez combattu l’ordure,
cette ordure qui voulait vous nourrir
d’or et de marques de servitudes, 
vous avez chevauché les montagnes
faites de débris et de ruines,
vous avez parcouru jadis ces mêmes monts
en hommes libres,  en hommes de paroles,
poussés par cette heureuse conscience
d’une vision claire et lucide.

Vous avez rugi comme des lions
défendu votre pitance, votre langue,
de toutes vos griffes et vos crocs,
vous avez tenu à distance
la colère de ceux qui voulaient vous anéantir
pour garder leurs butins et leurs sources.

Vous vous êtes bien battus
à nous désormais de nous souvenir,
vous êtes dès lors nos seuls flambeaux
en cette grande nuit de saccages,
en ces cirques où l’esprit bientôt
pulvérisera sa cage.





13

Chapiteau de ma colère
sous lequel bégaie le ciel des morts,
à cette frontière arrachée, piétinée,
emblème de ce cri
qui ne veut céder
une parcelle de sa dignité.









14


La poussière est un fleuve
où se noient tous les soleils,
les  masques des chefs de guerre sont tombés
 et nos mains ne veulent plus prendre les armes. 

 

 
 



15


Ces grands orfèvres de la raison
réduisirent au silence les ouvriers du verbe.






16


Nous allions poètes défroqués
mendier
notre ration de beauté.









17

 

Le promeneur en connaissait
toutes les surprises
tous les détours,
ce sentier ne pouvait  plus le surprendre
jusqu’à cette charge silencieuse de la lumière
qui perçait
la ligne de défense des arbres.

 

 

 

 

18

 

Exténués nous nous assîmes sur un rocher
pour découvrir la vallée
qui se battait encore avec l’armée des brumes.

 


19


Faut-il qu’on le découvre ce crâne,
qu’on le recouvre,
après en avoir disséqué tous les angles,
après avoir pendu nos rêves,
lacéré tous nos idéaux.


Faut-il que l’on se souvienne
de tous ces chantres d’une félicité muette
qui sur leurs lunes vénéneuses
fécondaient nos futures pertes.




20

Sous l’arbre qui résiste,
sous l’arbre qui perd une à une
les feuilles brûlées de sa tête musicienne,
tous s’ébrouent et se lèvent
de cette longue nuit d’hiver
et ouvrent leurs coeurs
à de nouvelles Noces.








21


Laisser derrière soi les oiseaux de Braque
l’oracle de Cumes, les rives bruyantes,
l’océan et ses révoltes d’écume.

Laisser derrière soi
les traces qui constellent les ornières,
les horlogeries sans violence ni mémoire,
grandes mécaniques broyeuses de  lumières.

Laisser derrière soi
l’avide, le vorace, l’insatisfait,
le guetteur sans sa proie,
l’agonisant sans le pardon,
puis revenir doucement sur ses pas
en prenant soin d’écarter les ronces,
de couper à travers la vallée d’ombre,
sans martyriser une seule corolle,
sans heurter une seule racine,
pour se glisser à nouveau vivant et crédule
dans la peau d’un être qui aime ce monde.






22


Prendre le désir là où il est en marche,
se faire voyageur pour oublier l’heure du départ,
se faire promeneur, fragment de terre,
phare oublié sur la grande solitude de la mer.


Se sentir apaisé
et dans nos nerfs et dans nos veines.
là où se mélangent,
où se fiancent toutes les sources,
sarments, écorces, senteurs.




23


A les entendre
il manquait un souffle là-haut.

L’ombre terrible oscillait
et se perdait en de  longues plaintes
la brume dévorait la pierre,
c’est à cet instant
que l’éclair révéla une armée livide de colonnes brisées.






24


Ce n‘est qu’une magie qui déborde du ciel,
un souffle, une onde, une brise
un murmure qui s’élève d’un théâtre de marionnettes
pour un Ghelderode ressuscité.






25


A l’heure des mains qui prient,
à l’heure de l’illusion qui ronge peu à peu
tous les cercles de notre monde,
à l’heure de l’enfer du nombre,
de la sottise des esprits,
de la foule des fronts éclairés
par les seules lueurs des incendies,
à l’heure du verbe qui ne connait plus
ni jouissance ni harmonie.


A cet horizon de cendres
on ne peut qu’offrir la  vaine brûlure de nos attentes.


 
26


Alors qu’ils marchent dans les tourbières,
corps qui regardent encore derrière,
fièvres et foudroiements,
si vaste  et si verte la plaine.
Voici une nuit tombée
suivie de l’éclipse d’un verbe.

L’enfant d’une seule promesse,
d’un seul acte,
d’une seule faute,
l’enfant réclame,
l’enfant seul pleure
devant la surface dure et si avare en jeux de lumière.


Le livre vomit ses lignes,
l’aube paraît,
le feu danse.


 



27



Avant  que tout dérape,
chavire,
bascule,
culbute dans la langue,
trouve dans le cisèlement,
la nervure,
Que faut-il  savoir encore dire
ou savoir encore  taire ?
Chaque voix teste larynx et glotte,
lymphe et chimère,
chaque voix veut trouver son apaisement,
l’achèvement d’une guerre
dont les désastres ne sont jamais parvenus
à forer la paroi de l’os.


Sur le terrain vague de nos souvenirs 
des bétonnières sans relâche brassent  le vide.


 
28


Têtes soumises toutes leur vie durant
aux vacarmes des têtes hautes,
aux alarmes des têtes basses,
ruées de tristesses horizontales,
planches à lessiver les peaux,
à racler les squames,
copeaux d’une étrange et solide amertume.


Têtes bientôt mortes ;
pour l’instant elles se balancent fières,
bien plantées dans l’étroite vasque de nos épaules, 
elles regardent le ciel et dans leurs yeux se ruent le monde.



Nous mourons tous  assoiffés devant  l'abreuvoir.


 



29


 Le corps plongé en cette marée du temps
 inventait ses fenêtres,
la main cherchait des plis imaginaires
dans des rideaux tirés,
la pluie mitraillait les tuiles. 







30

 

Le promeneur en connaissait tous les détours,
 ce sentier ne pouvait plus le surprendre
 jusqu’à cette charge de la lumière qui perçait silencieusement
la ligne de défense des arbres.

 


31


Nous sommes venus frères des nuées,
nous nous sommes faits pillards de sources
dans l’ombre des grands frênes,
fronts argentés penchés vers les douces collines.

 

Nous sommes venus frères des nuées,
des cavernes pourpres
vomissaient des dieux irascibles,
des tables d’anciens banquets
croulaient sous les fruits de notre démence,
l’ombre travaillait
sur la matière noire de sa beauté tragique.

Nous sommes venus frères des nuées,
nous nous sommes faits gardiens des abreuvoirs
pour nourrir de notre chant
des troupeaux d’étoiles.

 


32


Vous souvenez-vous
de cette roche
noire et glacée  
où nos esprits guettaient les comètes.

De cette forêt de chairs
où meutes insouciantes
nous aimions à confronter
les forces de notre jeunesse,
goûtant furieusement
les rosées du désir
sur des peaux consentantes.

Vous souvenez-vous
Des textiles précieux,
de ces  mystérieux et ardents volumes,
de ces corps d’ivoire et d’ébène.

Vous souvenez-vous
de ces hommes dont les ombres
grandissaient plus vite
que leurs consciences ?


33


Un temps avait disparu
celui de nos mains tendues vers l’or des blés.

Je maudissais l’étrave
qui nous guidait vers les embruns
dans la horde des récifs
dressés comme des crocs
pour défendre de si pauvres rivages.

L’ombre avançait sûre d’elle-même
et de ses disciples,
de grandes forêts se repliaient
derrière les montagnes,
un temps était venu
pour mettre au repos
toutes les horloges.




34


Vous voici donc O mes ombres !
Portées par  tous les horizons
malmenées dans leur science,
trahies dans leurs apparitions,
rescapées de terribles battues,
plaies ouvertes sur tous vos flancs,
courbes de chairs douées de cette conscience
qui fait du désir la coupable jouissance !


Vous voici donc O mes ombres
accouplées aux rives soyeuses
de ce sommeil aux mille trappes
où basculent juges hideux et satrapes.


Vous avez grandi entre les arbres
accrochées aux ronces de ma mémoire,
vous avez  pleuré violentes
quand l’aube libérait sa rougeoyante proie.

O mes ombres
qui dévalent les versants du monde
et lancent vers une pâle clarté
leurs sombres rayons têtus et difformes.

Nous voici plus que jamais fraternels,
habités des mêmes alarmes, 
fantômes radieux en cette traversée
où nous attendent tant de si précieuses récoltes.


Nous voici promeneurs doués de visions,
nos âmes se remplissent et se gonflent,
non d’orgueils ou de poisons,
mais de terre, de montagnes, de forêts.
Nous voici au seuil nous mesurant à l’éternité.
La fulgurance est un don
et nous en sommes les heureux foudroyés.







35


Goûte jusqu’à la mystérieuse goutte de rosée
scintillante sur ta joue,
goûte cette joie unique
qui sait ranimer la lampe
au creux de l’ombre la plus têtue,
goûte à l’étincelle inoubliable,
à ce geste à la lenteur apprise
qui dégrafe le ciel
pour en révéler la délicate blancheur,
goûte à ce réveil
comme on goute à ce pain de miel
que l’on vient d’extraire de la ruche,
goûte à cette nuit sans pareille
aux lèvres offertes,
aux abandons si profonds
qu’un brusque réveil
blesserait mortellement le non initié.






36


Tremble ce chant,
palpite la voix,
comme prise dans l’immense étau
du ciel.

Est-ce tout
tonna cette voix,
est-ce bien tout
ce que vous pouvez dresser ici 
pour combattre la folie,
la démence  de ces âmes bannies,
de ces raisons vaincues
qui rêvent de justes potences
et de justice divine ?

Est-ce bien tout
tonna cette voix
tout ce que vous avez à dire
pour la défense de votre science,
tout ce qui vous reste comme désirs
comme idéaux de fer
pour lutter contre l’oxyde du temps ?

Vous vous baptisez  empereurs d’un jour
emportés en tête des parades,
ils vous font cavaliers fous
montés sur des chevaux de tristes légendes
semant leurs tripes en de pauvres arènes,
et vos crânes, outres à visions,
s’emplissent de rêves et de foutre,
de pulsions virtuelles,
d’illusions charnelles,
vos décharges puent la mort
engrossées par tout ce qui plie,
geint et s’abandonne.

 

Est-ce bien là tonna cette voix
tout ce que vous pouvez tenter en ce passage ?
O esprits chancelants nés du calcaire !
Aussi friables que des craies,
cheptels d’âmes livrés aux abattoirs modernes,
vous suivez encore vos anciens maîtres,
vos guides sont ces puissants
qui vous méprisent et vous fustigent,
et vous résignés,
soumis,
vous leur offrez tout !

vos membres !
vos os !
vos âmes !

en échange de quoi
ils ont la bonté de creuser vos fosses
et de graver en leur registres infâmes
vos dates d’arrivée et de départ !





37

Nous vous avons rêvées
puissantes et altières
chevauchant dans un ciel de Turner
vos pâles et squelettiques chimères.

 

Nous vous avons rêvées
sur des scènes sans souffleurs
en des théâtres sans trappes ni  treuils,
victimes toutes désignées d’un triste jongleur.




38

La brume avalait nos pas
puis nos corps entiers,
nous marchions fantômes solides
chargés de ces poids qui empèsent
les chemises légères des hommes.

Nous avons piétiné dans l’immense,
nous avons multiplié les signes
et les signes nous avaient répondu, 
nos corps- disaient-ils -ne connaîtront plus
 ni douleur ni famine,
nous renaîtrons arbres tordus,
dangereusement penchés sur l’abîme
avec cette ligne bleue
 des montagnes au-dessus.





40



Là où s’endorment les albatros,
là où ripaillent les naufrageurs,
fidèles forbans de nos mers intérieures,
tous nous avions joué notre rôle,
avions feint l’harmonie,
alors que toute notre vie
était une immense et joyeuse pagaille.






41


Vous avez vu en moi tant de jardins violentés,
vu tant d’hivers,
tant de monuments assiégés,
tant de tourments muets,
vous avez cru lire  en moi
mais ce livre n’était pas ouvert.









42


Souvenez-vous, tout ce qui fléchissait alors, 
de tout ce qui se tenait derrière la montagne,
 le feu faiblissait et agonisait la flamme,
c’était toute une forêt qui crevait l’armée des brumes
comme la racine têtue se libère en repoussant le bitume.







43



Juste entre cette faille en bordure de nos cris
et cette douce frontière où la nuit se replie.

Juste entre ces deux quartiers
l’un se réclamant du jour, de la beauté,
l’autre de l’abîme, de l’immensité.


Juste là,
où arrivée et départs se confondent,
où des villes poussent et se fondent
prises en tenailles entre les terres qui les avalent
et les marées qui les assaillent.







44


D’où vient-elle cette nuit de tourments
où se rassemblent en de folles sarabandes
 les démons évadés de nos livres ?

 

 

    




                                                                                RD   SILEX  2013-2014

 










 

 






 




8/30/2012

SILEX 2012










S   I   L   E X

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Roland DAUXOIS







Des poèmes comme autant de pierres à feu
veiller sur une possible étincelle...









1



La pluie a dispersé la foule
mais qui chassera la pluie ? 




2

Tous ont bien salué avec la tête
vu que le cœur n'y était pas.








3


Chaque jour je me réveille assez facilement
curieux de savoir comment une fois encore j'échapperai au désastre.






4

Un corps qui exulte est un esprit sauvé,
un esprit qui exulte est un corps ignoré.






5

Les amérindiens ne comprenaient pas que les hommes blancs pouvaient vivre 
dans des maisons avec des angles,
ils sentaient bien là que quelque chose déjà ne tournait pas rond.








6


Je vous laisse mes adorées
le soin de me revisiter
pour rendre mes nuits habitables,
vous êtes mes lumières,
je me plais à mourir en vos clartés,
je vous ai tant cherché 
pour donner une peau à mon âme, 
je vous ai tant cherché 
en ces froides allées qui quadrillent les tombeaux 
vous mes nudités dernières,
mes somptueuses qui abandonnez en mes mains 
en une rencontre éclair 
tout les orages de vos chairs.




7

Laissez-nous,
des temps s'abîment,
ils viennent en cascades
nous leur abandonnons la place,
aujourd'hui ils viennent nous hanter
avec leurs cohortes de vivants endormis
et leurs foules de déjà-morts.




8


Remettre avec les deux mains
ce qui appartient au jour même.








9

Pour lutter contre le règne aberrant des murs
nous avons inventé les fenêtres 
et pour ceux qui voulaient vivre aveuglés nous avons multiplié les vitrines.







10

Ce n'est pas un jeu,
ce n'est pas du hasard,
ce n'est pas une chance,
ce n'est pas rien non plus,
ce n'est pas vivant,
ce n'est pas mort,
ce n'est pas solide ni liquide,
ni dense, ni compact, ni mou,
ce n'est pas froid ni chaud, ni tiède,
ce n'est pas tout ce à quoi vous pouvez penser,
ce n'est pas à vous ni à moi,
à personne d'autre,
ce n'est pas identifiable,
ce n'est pas encore là,
ce n'est pas impossible,
ce n'est pas une cible,
ce n'est pas en tout cas risible,
mais on peut toutefois s'en moquer
de toute façon c'est complètement insensible.





11

Nous avons froissé sans le vouloir de nombreux êtres qui n'avaient pas de plis.




12

La belle manière de terminer 
serait celle qui nous permettrait de voir dans la fin un commencement.





13


Ils se sont tout dit 
mais tout restait encore obstinément dans l'ombre.







14

Je ne crois pas en l'intelligence de l'humain mais je crois en son indéfectible cruauté.




15


On voudrait tout dire en un seul poème
et cette belle impossibilité nous fait déjà poète.





16

Si, quelque chose ici, depuis longtemps ici, a pris le pouvoir c'est bien l'absurde.





17

Les légendes sont des songes bannis.





18

Nous nous épuisons à ranger l'inclassable
c'est pourquoi nous sommes tous fous à relier.





19

Un œil de feu contemplant le vide
et si le poète n'était que cela ?







20


Inlassablement, nous continuons à dialoguer avec les jours 
mais seul aujourd'hui nous répond.




21


Celui qui écoute ses pas ne peut ignorer qu'il marche.




22


Le plus grand désespoir arrive quand il n'y a plus de place même pour lui.





23


Répondre à ce silence par du bruit
ce serait verser le contenu d'un verre sur le sable.




24

Nous avons bien connu ce laborieux 
il allait sur la pointe des pieds,
ses mains étaient des tenailles,
et sa tête une usine.




25

Si certains silences sont nécessaires d'autres construisent des enfers.






26

On ne peut duper longtemps un auditoire muet.






27

La mémoire est un puits 
il faut sans se lasser dérouler et hisser la corde
avec l'espoir de ramener à la surface un seau à moitié rempli.




28

Des soleils tournoient, d'autres s'alourdissent,
les souffleurs de verre vont bientôt s'éteindre.

le ciel est une faille
où se glisse joyeusement la mer,
en contrebas du fleuve
des pêcheurs dansent
et tombent sans bruit dans les nasses.




29

Des soleils s'exécutent
sans avoir entendu la sentence,
des membres reculent, se replient,
ils saignent tous tenus en laisse par l'indifférence.




30

L'impasse est une anomalie non déclarée,
les rues qui la nourrissent
certains soirs agonisent dans leur trop plein d'ombres.








31

Nous avons tous un présent à tuer
mais nos mains sont nues
et tremblent devant l'inévitable.






32

Pas d'autre choix possible que celui de l'erreur,
pas d'autre chemin à suivre que celui qui nous conduit au foudroiement,
nos membres peuvent se raidir,
nos nerfs être en alerte,
un ventre s'avancera et nous commandera de nous unir à sa nuit.





33

Rien d'autre que cet œil qui contemple le vide et se crée volontairement son enfer.






34

Errant
ce poison est dans ta bouche,
tes villes croulent sous des drapeaux sanglants
et les pointes de leurs édifices
lacèrent le néant.




35

Nous avons inventé nos songes
pour les besoins obscurs de nos mémoires
puis nous les avons analysé,
nous les avons traduit,
peu après nous avons écrit d’autres textes dans la veine de ces délires
puis nous avons tout détruit
de peur d'avoir découvert que ces fruits étaient en réalité des vers.



36

Etre seul sous les légions des étoiles,
se sentir général d'une armée de spectres,
se sentir glacé et nu
jeté dans ce monde comme dans une arène,
sans pouvoir connaître la bête qui déjà piétine
et bruyamment souffle
derrière votre dos.




37


Le drame humain est un paysage sans beauté
où un acteur perdu ânonne son texte
pour un public d'ombres sans têtes.





38

Un poète qui se trémousse d'aise sur scène 
serait plus à sa place dans une volière.




39

 Mon âme frappe dans mes os !
 Mes mains tentent une fois de plus de tromper mon esprit,
 elle fuient, 
s’éparpillent,
 s’aveuglent,
 en des verbes de carnaval,
 se griment, 
se font tour à tour 
combattantes et délatrices.
 Mon âme frappe dans mes os ! 
Je vois mes contemporains s’agiter et palabrer, 
s’agiter et s’agiter encore, 
je vois le sang, tout ce sang monter 
à  l’assaut de leurs temples !
Mon âme frappe dur dans mes os !
je voudrai croire à ce songe et je voudrai dormir 
longtemps
au bord de ces eaux claires
où les corps retrouvent leurs reflets 
se surprennent à les aimer
sans honte, 
sans gêne aucune, 
sans penser à les posséder
qu’ils se regardent ,
qu’ils se découvrent ,
 frères d’un même fleuve,

frères de la même source,
qu’ils se regardent 
se comprennent enfin
sans paroles,
sans discours.
Alors moi le poète, 
le ridicule traducteur, 
le scribe inutile,
 j’arrêterai là mon poème,
 et mon âme, toute mon âme 
passera en un souffle 
en mes os.



40


C'est un cercle qui présida à notre naissance,
c'est un cercle qui tisse l'absolu, 
nos rencontres ne sont pas fortuites
elles obéissent toutes à l'exigence du temps.




41

Il nous faut inventer les mythes qui peuvent nous sauver.






42

C'est dans la joie que nous aiguisons nos esprits comme des couteaux.






43

Les dieux ne sont pas morts, nous  avons simplement oublié les lieux où ils se sont endormis.







44

Il y a un dieu pour toute chose vivante,
le sauvage le savait et respectait chaque manifestation de ces dieux.






45

 Le sauvage c'est l'identité absolue du poète,
sa part de lui même qui ne se pliera jamais aux exigences de la matière
qui parlera à son frère en esprit.




46

Quand se multiplient les temples marchands
les esprits eux s'appauvrissent en juste proportion.





47

L'homme moderne a appelé bonheur 
le bain de sang qu'il prend chaque jour.





48

Sans la magie la science ne peut opérer,
le corps ne peut se sauver si l'esprit ne le décide.




49

Il y a la bêtise prévisible, de celle-ci on peut s'en accommoder 
et puis il y a la bêtise imprévisible et là tout devient difficile, voir épouvantable.






50

L'individu pris dans la frénésie de la toile d'internet 
est semblable à  une mouche prise au piège de l'araignée
plus il se débat, plus il donne des signes de son existence affolée, 
plus il s'emmêle dans ses liens, devient immobile, incapable d'un seul geste,
le regard fixé sur sa mort qui avance.



51

La seule façon d'être occupé au monde : ne pas s'occuper du monde.





52

L'ironie c'est tout ce qui reste à notre intelligence quand elle se brule au désespoir,
tentons de rester dignes jusqu'au bout en évitant de geindre comme des vieillards.






53

Le poème 
est le verbe fait chair, 
c'est au poète d'explorer, d'éveiller cette chair, 
de la faire jouir pour qu'elle parle, 
pour qu'elle vive, pour qu'elle irradie.





54

Notre soif de modernité a défenestré l'âme de l'humanité
pour ne garder que la fenêtre du corps,
efforçons-nous de lui rendre un ciel par l'affirmation de notre brûlure.





55


Le pardon ne change rien pour l'être qui le reçoit mais transfigure celui qui peut le donner.

56


C'est dans ce chaos 
que nous devons reconnaître 
et puiser les signes qui construisent notre écriture.



57

Notre manque de certitudes et nos doutes incessants 
nous font apparaître notre cheminement comme un chaos indescriptible 
mais nous avons en nous les outils capables de réparer cette vision.






58

Que d'hommes faillibles pour un monde construit sur de si grandes failles !






59

il nous reste alors le fer nu de notre mémoire, 
une aiguille secrète capable de recoudre les évènements, 
de leur redonner fil.






60


Vous m’aviez laissé pour mort 
dans le souterrain de mes peurs,
vous m’aviez laissé pour mort
et vous dansiez au-dessus
de mon supposé cadavre









61

Sexes alignés 
comme des trophées, 
vestiges sauvés
dans une guerre perdue d’avance.






62


Il faut plaider pour nos corps, 
devenir nos propres juges,
nous portons tous la mémoire d’un ancien procès
dont les archives peuvent s’ouvrir
avec la même violence que s’ouvrent des veines.




63

D'autres m'ont entendu 
qui se souviendront de mon infinie révolte.





64

Comme l'éclair appelle le tonnerre, 
l'écriture exige un guide.





65

Nous nous consolons à la vue de cette étrange prunelle
elle tremble doucement au bord du monde : 
c'est une lanterne près de la futaie.







66

L'homme 
ne reconnait plus son corps 
désormais sans forces, 
sa colère tremble, 
la nuit violente
lui ouvre son tombeau.





67

Nous étions en guerre
la paix est venue
avec elle ses vastes cimetières.
C'est ainsi peu à peu que nous sommes devenus muets et fiers.






68

Il est venu sans que je le nomme, 
il est venu sans que je l'invite, 
il s'est assis à ma table 
le verbe lui aussi est arrivé, 
il n'y avait plus de désordre, plus de confusion, 
chaque objet répondait désormais à un silence.




69


la longue plainte noyait la vallée, 
mais la montagne qui autrefois 
surplombait tout cela était depuis longtemps engloutie.





70

L'heure est venue
elle était nue sous sa robe, 
l'horloge n'avait plus d'aiguilles, 
l'église plus de portes.



71

L'ombre ici est acceptable, 
la fraîcheur bienveillante, 
il faudrait dormir en ce lieu, 
ne plus céder un seul arpent de notre être au rêve.





72

Rassurez-moi, 
il y aura ce silence
et puis après ? 
Des ombres viendront, se voudront rassurantes
prêtes à veiller
sur nos premiers pas hors du monde ?
Et puis après ?
bien après ?





73

Le grand rideau blanc
épousait le vertige, 
des pieds nus dansaient sur le sable
mimant des rituels guerriers.




74

Va où ton âme est la plus haute.





75

Mille visions nous font espérer en mille livres possibles.







76


Le songe est une porte qui obéit au vent, 
la figure s'écroule
quand tout ce qui la tenait 
apparaît au grand jour. 





77


Nous vivons, disent-ils avec une folle assurance,
nous vivons et nous rêvons d'abolir la mort 
au seuil de nos demeures,
c'est pourquoi ceux qui bougent, 
ceux qui peuvent encore penser,
tous ceux et celles qui sont persuadés de vivre
nous supplient de les épargner.





78


Nos os, tous nos os se sont retirés 
et nos esprits sont restés
tremblants dans leur haute solitude, 
réclamant à boire leur part d'éternité.





79


Laisse ici ton cri
où il s’épuisera faute d’oreilles pour l’entendre,
faute d’issues pour lui rendre sa liberté,
laisse ici ton cri
pars dans la direction du verger.







80


La main solitaire lance des poignées de fleurs
sous un ciel strié d’éclairs bleus, 
des oiseaux tracent dans le ciel des traits limpides
droits et purs, sans aucune complaisance.





81

Se poser dans l’éternité sensible d’un objet.
Repasser avec soin le linge de la nuit
pour vêtir notre corps d’une chaleur nouvelle, 
effacer un à un les plis nombreux de nos angoisses.






82


Nos fantômes nous aiment,
leur compagnie nous est nécessaire, 
ils sont nos guides, 
ils nous ont précédé tant de fois dans la mort !




83

Vous vous êtes faites clartés
avant que j’apprenne 
à ne plus craindre la pénombre.
Vos jambes étaient belles
elles parcouraient la terre, 
indifférentes aux frontières
aux enfers de bitume.



84

Vous êtes venus chargés de tous les mauvais fruits de la terre, 
fruits du mensonge, de la trahison, 
aujourd'hui vous êtes de retour pour nous vendre votre récolte, 
mais que nous importe votre offre, vos poisons, 
vous êtes à nos yeux les vrais ennemis de la terre.


85

S'achève ici le temps de l'amertume, 
commence le règne des brumes.



86

En nos accélérateurs de pensées infécondes 
nous voyageons à la vitesse de nos écrans
et nos yeux de cyclope brillent et clignotent
dans la nuit de nos villes.




87

Nous étions devenus ces corps, 
corps réduits à interpréter les langages du corps, 
corps condamnés à se nourrir avec la viande de l’inaudible, 
corps condamnés à grandir sur les fumures de l’intraduisible.




88

Notre conscience retournait parfois la terre de notre mémoire 
avec la bêche solide de nos remords et de nos regrets.